PIERRE VERMEREN : LA FRANCE QUI DÉCLASSE

Je profite de ce début d'année pour terminer la lecture de l'ouvrage de Pierre Vermeren, La France qui déclasse, paru chez Tallandier en mai 2019, et je tombe sur un paragraphe intitulé "Rénover les centres-villes pour réparer les fractures sociales", à partir de la page 160, qui corrobore ce que j'ai écrit en fin d'année 2019 sur le site Internet de Vouvray Patrimoine.

Voici ce que Pierre Vermeren écrit pages 161, 162 et 163 :

"La banlieue pavillonnaire des feuilletons américains est devenu le cadre de vie des oubliés. Ses petits pavillons, identiques sur tout le territoire - dans lesquels on s'ennuie ferme -, bordent la périphérie des vieux villages et des grandes agglomérations. Chassées des métropoles, les populations modestes ont été incitées à habiter dans du neuf, et à délaisser l'habitat ancien des villes petites et moyennes, et des villages dépeuplés. Mais ce tissu architectural historique de la France provinciale participe de la "marque France". La ville nouvelle construite par Bouygues, Véolia, Carrefour et McDonald's n'ayant aucune ambition culturelle et étant répulsive aux visiteurs, que faire ?

N'est-il pas temps d'investir dans la rénovation externe, interne et énergétique du bâti ancien en cours d'abandon, déjà détruit autour de tant de villes ? Malraux a sauvé les centres-bourgs et les périmètres historiques des villes (périmètres sauvegardés) et des villages (rayon de 150 mètres autour de l'église). N'est-il pas temps, dans une perspective de remigration urbaine, de préservation du patrimoine architectural et touristique, et de rapatriement d'activités productives vers les centres, que les politiques s'interrogent sur le devenir du bâti en pierre ? À laisser faire, concentration et homogénéisation étant la règle, ce bâti disparaîtra. Dans un monde à faible croissance, peut-on sauvegarder un cadre de vie original et structurant ? À l'heure du béton mondial, la France possède là un précieux avantage comparatif.

Dans les vingt ans à venir, des centaines de milliers de bâtiments en pierre (maisons des XIXe et XXe siècles, bâtiments divers, églises et châteaux) seront rasés, sécurité et spéculation obligent. Mais de quoi cette destruction sera-t-elle créatrice ? On peut imaginer la France comme un espace boisé sur la plus grande partie de son territoire, parsemé de clairières urbanisées peuplées de maisons végétalisées, de bâtiments en verre et béton à énergie positive, d'éoliennes et de trains magnétiques, autour de vastes parkings desservant des plates-formes commerciales. Ce paysage orwellien est-il désirable ? N'est-il pas temps de réfléchir et d'investir massivement ? La croissance y trouverait des dents, le bâtiment des couleurs, les artisans des métiers, les habitants des logements décents, et les touristes et générations futures une âme et des paysages. Ou bien faut-il réserver aux notables boboïsés des villes-centres l'urbanisme de la pierre ?"

Pages 169 à 171 : Quelques réflexions pour rebâtir l'avenir...

L'État pourrait définir un plan touristique national d'aménagement du territoire en s'appuyant sur le patrimoine, sur les actifs ruraux (agriculteurs notamment) et sur le chapelet des villes moyennes. Le touriste européen, qui est très friand de la France, doit être encouragé, grâce à la réhabilitation d'une cuisine française de qualité, qui a presque disparu de nombreuses zones rurales et des villes petites et moyennes où règnent désormais restaurants pour routiers, fast-food, kebabs et mauvaises pizzerias. Plusieurs villes d'Italie sont en train de liquider les fast-food au profit des trattorias; mais en France, où les grandes enseignes font miroiter à des politiciens pressés leur prétendue contribution à l'emploi, il faut d'abord remonter une vraie filière de formation professionnelle. Il faut en outre associer les agriculteurs, en réorientant les primes européennes non sur la production ou le matériel, mais de manière croissante sur la protection des paysages, la diversité biologique, la qualité ou la protection des patrimoines ruraux. Il est fini le temps où les paysans bretons étaient indemnisés en fonction du nombre de pommiers abattus pour faire place nette au vin du Languedoc. La mode est aujourd'hui aux cidres et aux bières de pays - mais plusieurs personnes ne sait vraiment tailler les arbres fruitiers dans cette région. Transmission des savoir-faire et expérimentation sont à encourager. Enfin, les emplois à libérer dans le BTP à l'ancienne peuvent aussi être reconvertis en faveur d'un vaste plan de restauration du patrimoine architectural exceptionnel de notre pays : églises, châteaux, villages médiévaux, places et patrimoine rural sont présents par dizaines de milliers sur tout le territoire.

Il reste que les destructions opérées sont irrémédiables, et qu'elles pèsent lourd. Comment sortir de cette saga et inciter les sociétés industrielles et commerciales à se reconvertir ? Comment réparer ce qu'elles ont dévasté, ou réaménager les nombreux entrepôts déjà abandonnés, au lieu d'en construire de nouveaux ? Les défis sont aussi divers qu'enthousiasmants.



 

 

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