ARMAND MOISANT ET LE CHATEAU DE LA DONNETERIE

Armand Moisant (1838-1906), qui a marqué l'histoire de Vouvray avec le barrage à poutrelles sur la Cisse, était un constructeur de renom, qui s'est illustré dans l'architecture métallique en France et dans le monde entre 1870 et 1900. Issu d'une famille de paysans tourangeaux, il fait d'abord de brillantes études à l'école Centrale et débute sa carrière d'ingénieur en construisant un bâtiment de conception révolutionnaire, la chocolaterie Menier à Noisiel. Son entreprise intervient sur des édifices parisiens prestigieux parmi lesquels le Bon Marché, le Grand Palais et la Gare de Lyon.

 

Armand Moisant (1838-1906)

Portrait d'Armand Moisant vers 1880 - Archives Savey ©

Ses participations aux expositions universelles le couvrent de récompenses et d'honneurs. Il fait rapidement fortune et connaît une ascension sociale fulgurante. Il crée alors deux fermes modèles dans lesquelles il applique des méthodes agricoles novatrices, qui sont imitées par ses contemporains, les fermes de Thoriau et de Platé.

Nous vous proposons ici plusieurs extraits de l'ouvrage de Madeleine Fargues, Armand Moisant, De l'architecture métallique aux fermes modèles tourangelles, publié en mai 2004 aux éditions Alan Sutton. Madeleine Fargues a fait des études d'Histoire à l'université François Rabelais de Tours et s'est plus particulièrement spécialisée dans l'histoire sociale du XIXe siècle.

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La fortune acquise par Armand Moisant depuis la création de son entreprise de constructions métalliques en 1866 lui permet d'édifier un château, le château de la Donneterie, à Neuillé-Pont-Pierre. Les travaux de construction du château vont durer de 1878 à 1882 pour l'extérieur et le gros oeuvre du bâtiment, et de 1881 à 1888 pour la décoration intérieure. Ils sont confiés à l'architecte parisien Louis-Charles Boileau, ami de Moisant qu'il a rencontré sur le chantier du Bon Marché et avec lequel il travaillera à nouveau pour la réalisation du pont du Midi à Lyon en 1890. Boileau va être assisté de Félix Roguet. Cet autre architecte parisien a collaboré avec Théodore Ballu et Victor Baltard sur le chantier de reconstruction de l'hôtel de ville de Paris. Il a surtout séjourné en Touraine de 1866 à 1868 et de 1876 à 1878, appelé par la propriétaire du château de Chenonceau, Marguerite Pelouze, pour des travaux de restauration. Elle est secondée par son frère Daniel Wilson, que côtoie d'ailleurs Armand Moisant dans les cercles politiques républicains à Paris et en Touraine. Armand Moisant choisit des architectes parisiens par affinités plus que pour se démarquer des autres châteaux tourangeaux.

Château de la Donneterie en 1900 - Archives Garnier-Savey ©

Château de la Donneterie en 1900 - Archives Garnier-Savey ©

Le style néo-Renaissance est très en vogue en Touraine et parmi les nombreux châteaux, manoirs, gentilhommières, maisons de maîtres bâtis au XIXe siècle dans cette région, il est beaucoup utilisé, moins cependant que le style néogothique et le style néo-Louis XIII "brique et pierre" encore plus prisés. Le style néo-Renaissance fait appel au souvenir du séjour des rois de la dynastie des Valois dans le Val de Loire, terre d'élection des châteaux Renaissance.

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Le parc de vingt-quatre hectares du château est dessiné par le paysagiste "jardinier en chef des plantations de la ville de Paris", Joseph Laforcade. Il avait succédé à Pierre Barillet-Deschamps dans cette fonction et travaillé avec le Tourangeau Edouard André à la création du parc des Buttes-Chaumont et du "Jardin fleuriste municipal" aux serres de la Muette.

Une fois restauré, remanié ou construit entièrement, le château peut recevoir un mobilier très raffiné et des oeuvres d'art. Comme dans un certain nombre de châteaux tourangeaux du XIXe siècle, la décoration intérieure et le mobilier du château de la Donneterie sont pensés dans le même style que l'architecture extérieure et en même temps. Tous les meubles et objets de décoration sont conçus spécialement pour le château comme un ensemble cohérent. Le château néo-Renaissance de la Bourdaisière à Montlouis est décoré de la même façon en 1857. Le château de la Donneterie représente un exemple très réussi de ce type de décoration.

Les meubles des différentes pièces du château de la Donneterie ont été dessinés par le sculpteur et décorateur tourangeau Eugène Magnette, probablement sur les conseils de Boileau. Ce dernier possédait son atelier rue de Sully, puis rue du Simier à Tours.

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Armand Moisant choisit des artistes régionaux de grand talent, preuve supplémentaire de son attachement à la Touraine. Joseph-Edouard Avisseau, grand artiste céramiste, néo-palissyste de premier plan, comme son père Charles-Jean Avisseau, à la clientèle prestigieuse en France et dans toute l'Europe, récompensé par tous les jurys d'exposition de l'époque, voit ses oeuvres acquises de son vivant par les plus grands musées. Il réalise plusieurs commandes en 1888 pour le château de la Donneterie. Jean-Paul Avisseau écrit en 1963 : "Les Moisant ont été d'excellents clients d'Edouard Avisseau. La dernière fois que papa (Paul, le troisième enfant) a été à leur château de la Donneterie à Neuillé-Pont-Pierre, c'est en 1903, où il se rendit avec son père que l'on avait mandé pour raccommoder une de ses oeuvres."

Les châtelains, élite cultivée, collectionnent selon leurs goûts ou leurs préférences les livres, les oeuvres d'art ou bien les plantes rares. Le maître de maison s'est constitué un petit musée dans une pièce spéciale du château, sorte de cabinet de curiosités, comme d'autres amateurs d'art dans l'esprit de la Renaissance et du XVIIe siècle. Les oeuvres qui lui sont chères y sont réunies, comme les aquarelles de Laurent-Victor Rose sur papier marouflé, illustrant les fermes de Platé et de Thoriau.

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Les châtelains séjournaient à la campagne d'août à décembre. L'autre moitié de l'année, ils rejoignaient leur hôtel particulier en ville. Les Parisiens résidaient principalement dans les quartiers huppés des 6e, 8e, 16e et 17e arrondissements. Les Tourangeaux se regroupaient dans le quartier de la Cathédrale à Tours.

La vie de château passait par un certain nombre de rituels faits de visites, réceptions, chasses à courre ou à tir. Les cercles de fréquentation entre voisins se dessinaient selon de subtiles nuances sociales liées à la naissance, à la fortune, aux sensibilités politiques. Armand Moisant pour sa part menait à la Donneterie, avec sa famille, une vie discrète. Il passait les fins de semaine sur le domaine et préparait avec ses chefs de culture l'organisation du travail. A partir de 1900, un régisseur fut engagé pour la gestion de toutes les propriétés tourangelles.

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Après le décès d'Armand Moisant en 1906 puis celui de son épouse en 1924, le château resta dans sa famille de nombreuses années. L'époux de sa petite-fille fut maire de Neuillé-Pont-Pierre de 1956 à 1971. Le château fut vendu en 1984, avec tout son mobilier et ses objets de décoration. Le nouveau propriétaire dispersa ce patrimoine. La première vente à Cheverny en 1996 concernait les aquarelles de Laurent-Victor Rose et les photographies de Louis-Emile Durandelle. Ces documents furent rachetés par quelques habitants du nord de l'Indre-et-Loire. Conservés aux archives départementales, ils sont aujourd'hui la propriété du Conseil Départemental d'Indre-et-Loire.

Lors de la seconde vente à Drouot en 1997, tout le mobilier et les oeuvres d'art furent mis aux enchères. La Donneterie rejoignait l'ensemble des châteaux du XIXe siècle dont le mobilier avait été dispersé. Cependant, le château de Chaumont-sur-Loire, dont la conservation est soucieuse de recréer le décor du fastueux couple de Broglie, a racheté un certain nombre de meubles et d'objets décoratifs qu'elle présente, restaurés et mis en valeur, aux visiteurs. Diaporama à venir.

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