Balzac

16 SEPTEMBRE 1934 : INAUGURATION DE LA STATUE DE GAUDISSART

Voici ce que relate LE FIGARO du 17 septembre 1934, suite à l'inauguration de la statue de Gaudissart à Vouvray :

- L'illustre Gaudissart a maintenant sa statue à Vouvray -

Vouvray, 16 septembre (1934) - (de notre envoyé spécial) :

Ce fut gai et sans apparat. M. Vavasseur, recevant à la mairie ses invités, les convia à visiter tout d'abord les vignobles et les caves.

Combien de voyageurs, traversant Vouvray, admirant ses coteaux, ses coquettes villas et ses curieuses maisons enfoncées dans le roc, se sont demandé : "Où sont donc les vignes ?" Car, de la route, on ne les aperçoit pas. Il faut gravir le coteau pour les découvrir. Les vignobles, carrelés comme des jardins, dans leur alignement irréprochable, méritent le petit effort qu'on fait pour arriver jusqu'à eux. On parcourut le chemin au son joyeux des maillets frappant les barriques, car les vendanges sont proches, et dans chaque maison on prépare les tonneaux.

Après les vignes, on visita les caves. Creusées dans le roc, sous la vigne même, elles sont fort belles et impressionnantes, hautes de voûtes, profondes et fraîches. Et dans chacune d'elles, il fallut goûter quelques crus, parmi lesquels ce jeune 1933, plein de douceur et de force, s'annonce comme fort appréciable. Au banquet qui eut lieu sur une terrasse, d'où on domine la belle vallée de la Loire, le soleil, qui prépare pour cette année un vin qui rivalisera avec son aîné, se donna le plaisir en plein déjeuner de chasser de leur table le maire et ses invités, qui durent se réfugier à l'ombre.

Au dessert, M. Vavasseur, amphitryon, remercia ses invités et rendit hommage aux viticulteurs tourangeaux, travailleurs courageux et infatigables.

Ensuite, par les rues où chaque maison pavoisée attestait le goût délicat et varié des habitants, on se rendit au square Gaudissart.

Le prince des gastronomes fait l'éloge de Balzac

Curnonsky ayant dit toute la crainte qu'il éprouvait de prendre la parole dans le pays de Rabelais, de Balzac, de Courteline et d'Anatole France, fit l'éloge de Balzac, maître du roman contemporain. Il remercia les voyageurs de commerce qui connaissent le mieux la France, pays unique où la gastronomie peut s'allier au tourisme, de se faire les propagandistes avisés des bons vins et des bonnes tables.

M. Villard, président d'honneur de la Fédération des voyageurs de commerce, évoqua l'époque joyeuse et tranquille où Gaudissart et ses collègues parcouraient lentement, en diligence, les routes de France, s'arrêtant dans toutes les bonnes auberges. Il remet ensuite à Vouvray et à son maire la statue de l'illustre ancêtre.

Le voile couvrant le buste fut enlevé, tandis que la fanfare vouvrillonne jouait avec entrain la vieille marche des commis-voyageurs.

Un Gaudissart doctrinaire...

Le Gaudissart, oeuvre d'un sculpteur tourangeau, M. Camille Garand, n'est peut-être pas conforme au portrait qu'en traça Balzac. Plus mince, il s'affirme doctrinaire, il n'est plus le voyageur pour l'article de Paris, il est le politicien qui, recueillant les abonnements pour le Globe, expose là la doctrine saint-simonienne aux populations attardées.

M. Vavasseur adressa ensuite ses remerciements au président de la Fédération des voyageurs de commerce du don qu'ils avaient fait à Vouvray, parla de Gaudissart et fit une jolie description de la vallée coquette où Balzac promena son héros. S'adressant à Curnonsky, il le remercia d'avoir chanté la gloire de Vouvray et de ses vins, il le félicita de son titre de prince des gastronomes, titre qui eût enchanté Horace.

La journée, qui fut magnifique, les arrière-saisons en Touraine ont un charme incomparable, s'acheva par des réjouissances populaires, pleines d'entrain et de gaité.

Beaurain.


Et voici ce qu'écrivit Curnonsky dans Le Journal du vendredi 14 septembre 1934 :

- L'hommage symbolique à l'illustre Gaudissart - par Curnonsky

Donc, après-demain dimanche, en ma joviale qualité de Prince Elu des Gastronomes, j'aurai l'honneur et la joie d'inaugurer et de remettre au grand vigneron Charles Vavasseur, maire de Vouvray et maire du palais, la statue de l'illustre Gaudissart, offerte à cette bonne et noble cité par le Syndicat des voyageurs et représentants de Touraines.

Rien n'est beau, rien n'est bon
Comme une inauguration !

Ainsi que fredonnait naguerre (je veux dire : avant la guerre), le grand chansonnier Jacques Ferny.

Et celle-là sera quadruplement symbolique, puisque littéraire, bachique, humoristique et balzacienne !

N'est-ce point, en effet, le plus gentil et le plus gracieux hommage qu'on puisse rendre au Dieu du Roman, que de dresser l'effigie d'un de ses personnages au milieu de la jolie ville où il l'a fait vivre ? Car ce Gaudissart, qui n'est qu'un des trois mille "bonshommes" créés par le génie de Balzac, vit pourtant d'une vie plus intense, et plus réelle peut-être, que bien d'autres qui se crurent de bonne foi "les fils de leurs oeuvres", et dont les oeuvres ne valaient rien.

Ceux-là n'ont eu que le seul mérite, commun à tous les hommes, d'avoir existé ! Il n'y a pas là de quoi se vanter. Et pour devenir immortel, point n'est besoin d'avoir vécu.

Les spirituels "voyageurs" de Touraine l'ont bien compris : un type littéraire ou un symbole offrait plus de chances d'éternité que tel contemporain provisoirement célèbre.

De toute l'immense Comédie Humaine, animée par le génie créateur de ce Prométhée des Lettres, qui sut faire, comme a dit Taine, "concurrence à l'été civil", ils ont choisi, pour l'offrir à l'une des joyeuses capitales du vin, le type qui représente le mieux les "représentants" et que synthétise le mieux "le voyageur" - tel, du moins, que Balzac a pu le connaître.

Car le "voyageur" a bien changé depuis Gaudissart - et tout à son avantage. Il n'est plus aujourd'hui ni querelleur, ni fat, ni prétentieux  : il en cherche plus à se payer la tête du client, il n'a plus souci d'épater la galerie.

Mais, de l'illustre ancêtre, il a gardé la bonne humeur, le désir de plaire, le besoin de savoir et de s'instruire, la bonhomie narquoise, le sens de l'humour - et même, le goût de la blague, le don précieux - et si français - de l'irrespect, et la passion de son métier.

Comme Gaudissart, il ne cache point ses opinions et il a le courage de ses convictions. Il l'a même prouvé sur des terrains un peu dangereux que celui où l'illustre commis voyageur en chapellerie rencontra le père Vernier... vieux teinturier roublard, qui l'avait mystifié... C'est d'ailleurs le centenaire de ce duel épique dont Vouvray fut le théâtre, qui a servi de prétexte fantaisiste aux voyageurs de Touraine pour offrir à la ville l'effigie de Gaudissart.

La statue, due au talent du sculpteur tourangeau Camille Garand, est un charmant cadeau, que Vouvray recevra, dimanche, avec enthousiasme. Balzac reconnaîtrait son "bonhomme" et c'est tout dire !

Et il n'y a pas tant de villes qui se puissent glorifier de montrer l'effigie d'un type littéraire... Nous avons bien à Paris une belle Velléda et deux ou trois des quatre mousquetaires : Longjumeau a son fameux "Postillon", Beaujeu se pare d'un spirituel Gnafron.

Par delà les Pyrénées, Madrid a son Don Quichotte. Et j'en passe..., mais peu ! Cela vaut certes mieux que les sempiternelles "Muses" qui brandissent des palmes ou des lauriers-sauce sur le front dégarni des poètes en redingote de marbre ou de bronze et les massives allégories qui figurent indifféremment le Commerce, l'Industrie, le Progrès, le Suffrage universel ou la Réfection du Cadastre.

Quand aurons-nous l'Aphrodite de Pierre Louys ?

Et quand Tarascon aura-t-il son Tartarin, et Rouen son Emma Bovary ?

Enfin, Vouvray aura, dimanche, son Gaudissart !

Pour plusieurs raisons, comme j'ai tenté de vous le démontrer... Mais surtout parce que Gaudissart, comme ses descendants, les voyageurs d'aujourd'hui, était un gars solide et dru, un joyeux vivant qui savait manger et boire, ce pourquoi sa place était tout indiquée au centre de cette cité vouée au culte du divin Bacchus, parmi ces gais "Vouvrillons" pour qui rien n'est beau que Vouvray. Vouvray seule est aimable.

Gaudissart sera comme chez lui, dans cette Touraine où l'on sent plus qu'ailleurs la douceur de vivre.

Ainsi, par l'opportunité et la fantaisie de leur initiative, les voyageurs de Touraine auront su honorer à la fois leur magnifique province - pays de Rabelais, de Descartes, de Balzac, de Vigny et de Courteline - la ville de Vouvray, le divin Bacchus et la Comédie Humaine. Nunc est bibendum (C'est maintenant qu'il faut boire)...!

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