Balzac

APPARITION DE GAUDISSART

Comment les noms des personnages viennent-ils à Balzac ? Ce n’est pas simple. Les hypothèses sont multiples.

Lisons L’Illustre Gaudissart.
D’abord, où ? Dans des éditions de La Comédie Humaine, certes. Par exemple dans la Pléïade, volume IV, paru en 1976, qui contient L’Illustre Gaudissart avec une introduction et des notes de Pierre Barbéris. Le roman, paru en 1833, a été raccourci et allégé pour le tome VI de La Comédie Humaine en 1843, où, associé à La Muse du département, il fait partie des « Etudes de mœurs, scènes de la vie de province » (édition Furne).

L’œuvre est courte et il n’y a pas, actuellement, d’édition séparée. On trouvera celle qu’avait faite, en 1947, l’éditeur Arrault à Tours, elle est illustrée par Charles Picart Le Doux et les Vouvrillons en verront la couverture avec émotion.

La BMV (Bibliothèque Municipale de Vouvray) en a fait une édition en 2006, et on peut l’emprunter place… Honoré de Balzac.

Il y a d’autres solutions, via Internet. L’édition Furne est sur Gallica. Le texte intégral de L’Illustre Gaudissart se trouve sur Wikisource. On peut se l’imprimer si on ne supporte pas l’écran ou s’il fait mal aux yeux. Une autre solution se trouve aussi en ligne. Le texte est lu (format mp3) par René Depasse, considéré comme un bon lecteur, le 20 février 2013, sur Littérature Audio (http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/balzac-honore-de-lillustre-gaudissart.html).

Nous voyons ici Félix Gaudissart dans l’illustration faite à partir d'un dessin de Pierre-Etienne Perlet, dit Petrus (1804-1843), par le graveur Antoine-Alphée Piaud (1813-1867), pour l’édition Furne.
Gaudissart est un personnage reparaissant (on dit aussi récurrent) et on le trouve dans six romans de La Comédie Humaine. Balzac l’envoie sur les chemins et dans les vignes de Vouvray lorsqu’il publie L’Illustre Gaudissart en 1833. Gaudissart, pour son apparition, a 34/35 ans. Il réapparaît avec César Birotteau, paru en 1837. Là, il a 22 ans, et dans Le Cousin Pons, paru en feuilleton en 1847, il a la quarantaine. On peut ainsi reconstituer sa biographie, ce sera l’objet d’un autre billet. Ce billet est consacré à l’apparition de Gaudissart, mais si on parle de personnages de roman, on ne peut éviter de parler aussi des faits romanesques auxquels ils sont mêlés.
Le romancier lui donne un nom qui évoque le verbe latin gaudere (= se réjouir), car on rit en lisant L'Illustre Gaudissart, même si c'est aux dépens du personnage. C'est ce que signale Agnès Orosco dans son blog littéraire Convolvulus. Dans son billet du 17 janvier 2010, elle nous explique : "Voilà donc un homme que peint son nom, et ajoutez à cela que son prénom est Félix."
Le commis-voyageur doué sait utiliser la gaudriole. C'est un gaudisseur, comme on disait au 15e et au 16e siècle), un joyeux compagnon et aussi un homme de plaisir : voyez-le avec Jenny et ce qu'il dit (et fait) à sa maîtresse (une gaudinette, comme aurait dit Rabelais).
Le nom Gaudissart (pas avec un d à la fin, comme on le voit quelquefois) a-t-il une autre réalité ? Il y a le "collet de Gaudissart" dans le Vercors, il y a aussi le ruisseau de Gaudissart, long de 4,5 km, affluent de la Tinée. Giono, dans son roman Regain (1930), parle d’un ruisseau de Gaudissart, vif et bondissant, et dans lequel son héros Panturle manque de se noyer. On signalera que le nom est toujours porté, notamment en Indre-et-Loire.
Plus intéressant, Balzac le connaissait.

Dans sa séance du 29 octobre 1930, la Société Archéologique de Touraine donne la parole à M. Lainé. Il décrit la déconfiture de la maison tourangelle de Rohan-Montbazon à la fin du 18e siècle. Le duc du même nom avait créé une banque de rentes viagères qui donnait des intérêts élevés, de 7 à 10%. C'était du vent, la faillite et la ruine suivirent et un inventaire eut lieu de novembre 1782 à janvier 1784. Un des sept syndics s'appelait Gaudissart. (On trouvera ces renseignements dans le Tome XXIV (1928-1930) du Bulletin de la SAT.)
La Société Archéologique de Touraine ne fait pas le rapprochement avec l'Illustre Gaudissart. Il nous paraît évident. Certes, les événements se sont déroulés avant la naissance du romancier. Mais son père, les balzaciens le savent bien, était à Tours, dans les affaires, depuis le Directoire. C'est là qu'il a fait sa fortune. Il savait ce qui grenouillait dans ce monde-là. La chute de la maison Rohan-Montbazon a préparé le terrain pour la Révolution. On n'oubliera pas bien sûr, l'affaire du collier de la Reine (1785) où le Cardinal de Rohan était directement impliqué.
Nous apprenons en lisant La vie prodigieuse de Jean-François Balssa par Jean-Louis Déga (Editions Suverbie, 1998) que le père de Balzac avait préparé des rapports juridiques et administratifs pour le Prince de Rohan-Guéméné, duc de Montbazon et qu'il connaissait le Cardinal de Rohan, oncle du Prince.
C'est chez lui, à Tours et à Paris, qu'Honoré de Balzac avait entendu le nom de Gaudissart.

Félix Gaudissart est un Parisien. Il y a bien des Vouvrillons dans L’Illustre Gaudissart, notamment Mitouflet ou Vernier. Mitouflet, c’est l’aubergiste. Vernier envoie Gaudissart chez Margaritis, c’est son mérite principal. Il est « bien brave », mais il esquive : le duel avec Gaudissart n’est qu’une farce. Les Tourangeaux n’ont pas le beau rôle. Balzac (lui-même Tourangeau, souvenons-nous) se venge tout en rêvant, l’homme n’est-il pas fait de contradictions ? Il serait bien propriétaire d’un château, vouvrillon en l’occurrence, ce Moncontour inatteignable. Mais le romancier a le dessus : avec l’apparition de Gaudissart, il y a celle de Margaritis, autre personnage littéraire.

Certains, interloqués par ce nom, y voient un mélange qui ferait du personnage un pur Tourageau : Margaritis = MARGonne + SavARY, puisque Balzac allait voir M. de Margonne à Saché et son père, M. de Savary, à Vouvray précisément. Le pied de chenin marcotté est encore du chenin. Mais Balzac dit sans ambiguïté que Margaritis est un Italien, un « rapporté » peut-être, comme d’autres sont nés à Saint Pétersbourg (Vavasseur), ou à Plauzat dans le Massif Central (Huet). Le romancier avait besoin d’un « rapporté » pour donner une leçon à Gaudissart mais aussi aux Vouvrillons « de souche ».
Dans l’édition de L’Illustre Gaudissart des Classiques Garnier, en 1970, Bernard Guyon dit dans une note que Balzac connaissait probablement le nom de Margaritis car c'était le nom d'un contemporain d'origine italienne, enterré au cimetière du Père Lachaise en 1825. Un lecteur avait envoyé des documents à B. Guyon qui en avait donné le facsimilé.
Ceux qui connaissent le Père Lachaise à Paris ne peuvent manquer la petite chapelle de la famille Margaritis, située à droite au bord de l'allée principale, à environ 50 m de l'entrée Boulevard de Ménilmontant. En 1965 on y avait enterré Gilles Margaritis qui avait créé « La piste aux étoiles », émission bien connue de ceux qui regardaient la télé dans les années 50 et 60. On peut lire dans la chapelle, en se penchant un peu, les plaques en italien qui honorent les contemporains de Balzac (lui même enterré au Père Lachaise, mais beaucoup plus haut, sur la gauche, là où ont eu lieu les derniers combats de la Commune).
Margaritis, le « fou », a le dessus sur Gaudissart. Un fascicule de l'Office de tourisme datant d'il y a environ quarante ans disait maladroitement : « Cet individu n'est pas un vrai vouvrillon. Il est d'origine italienne. » Eh oui, ce Margaritis est un « rapporté », comme on dit, et pourtant il défend victorieusement l'honneur de Vouvray. On relira avec intérêt l'analyse que fait du dialogue échevelé entre les deux personnages Shoshana Felman dans son livre La folie et la chose littéraire (Seuil, 1978). Sur le sujet, du même auteur « Folie et discours chez Balzac, « L’Illustre Gaudissart » (Littérature, 1972, n°5) : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1972_num_5_1_1941 .

Que reste-t-il ? Une farce drôlatique comme un de ces contes publiés par Balzac de 1832 à 1837 ? Entre Gaudissart et Margaritis, un combat de mots. Margaritis ne veut-il pas vendre un vin qui n’existe pas, tout dans la « tête » de Vouvray peut-être ; la tête, n’est-ce pas le « capital » du romancier : L’Illustre Gaudissart, c’est quand même mieux qu’un château. C’est le romancier qui gagne !

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