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LES ENFANTS FAINEANTS SERONT PUNIS DE COUPS DE BATON

Un document bouleversant sur le site « commune-mairie » à propos d’Holnon. Le voici ; pour le site « Vouvray Patrimoine », l’autorisation de l’utiliser a été donnée par la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine que je remercie ici.

Certes, ce manuscrit est peut-être difficile à déchiffrer. En voici une transcription, incomplète par endroits ; les suggestions de nos lecteurs seront les bienvenues.

Holnon, le 21 juillet 1915
Tous les ouvriers et les femmes et les enfants de 15 ans sont obligés de faire travaux des champs tous les jours, aussi dimanche de quatre heure du matin jusque 8 heure du soir […] temps […] Récréation : une demi-heure au matin, une heure à midi et une demi-heure après-midi.
La con[…]tion sera punie à la manière suivante,
   1) Les fainéants ouvriers seront combinés pendant la récolte en compagnies des ouvriers […] casernes sous inspection des corporaux allemands. Après la récolte les fainéants seront emprisonnés 6 mois ; le troisième jour la nourriture sera seulement du pain et de l’eau.
    2) Les femmes fainéantes seront exilées à Holnon pour travailler. Après la récolte les femmes seront emprisonnées 6 mois.
    3) Les enfants fainéants seront punis de coups de bâton.
De plus le Commandant réserve de punir les fainéants ouvriers de 20 coups de bâton de tous les jours.
Les ouvriers de la commune Vendelles seront punis sévèrement.
[deux signatures, sous celle de droite : XXXXXX Commandant. et timbre : ETAPEN KOMMANDANTUR]

Après la déclaration de guerre du 3 août, les troupes allemandes font une avance rapide à travers la Belgique et le Nord de la France (plan Schlieffen). La ville de Saint Quentin a été occupée le 28 août 1914 ainsi que la campagne environnante. Holnon était dans ce cas et restera occupée jusqu’aux combats de l’été 1918 qui verront le recul de la ligne Hindenburg.
Pour faire vivre les troupes, les ressources agricoles étaient indispensables. La moisson de 1914 avait été réquisitionnée. Pour 1915, il y avait un problème pratique : ne restaient dans la zone occupée (les Français disaient envahie) que les femmes, les enfants et les vieillards. Les hommes valides avaient été incorporés dans l’armée française et n’étaient pas là. Des « ouvriers » avaient été réquisitionnés assez brutalement dans les villes ; en janvier, le Maire de Lille avait protesté contre la pratique du travail forcé. Cette brutalité apparaît dans les modalités évoquées par la proclamation et aussi dans son ton dominateur. L’affiche est manuscrite, ce qui est extraordinaire, mais exprime bien l’urgence et la nécessité : il fallait nourrir les soldats, il fallait soutenir la machine de guerre. L’affiche est rédigée directement en français, dans une langue correcte dans l’ensemble, mais scolaire. Elle avait été soigneusement apprise au Gymnasium par les officiers qui l’ont rédigée. On notera quelques tournures erronées, qui ne gênent pas la compréhension, comme faire travaux des champs, aussi dimanche, les fainéants ouvriers, coups de bâton de tous les jours. Pour ce qui est du vocabulaire on lit et on comprend corporaux, mais beaucoup plus curieux est l’emploi du mot ouvriers pour désigner les moissonneurs. C’est vrai qu’on dit ouvriers agricoles, mais d’autres mots étaient possibles (brassiers, manouvriers) mais ce qui était d’abord considéré c’était le travail brut. C’était très clair, en allemand on dit Arbeiter. La lecture de l’affiche montre que la population d’Holnon est classée avec ordre : les ouvriers, les femmes, les enfants. Tous sont en rang et doivent obéir. Un peu de temps libre est laissé à chaque catégorie. Très peu, il faut travailler tant qu’il fait jour, « de quatre heure du matin jusque 8 heure du soir ». Et surtout, on est frappé par la sévérité des sanctions envisagées. La proclamation ne dit que cela et ne fait appel à aucun autre sentiment. Sauf peut-être l’humiliation, car ceux qui ne travaillent pas bien sont constamment qualifiés de fainéants. Et puis il y a les enfants. Une carte postale d’avant la guerre montre la vue que l’on avait des écoles depuis le clocher de l’église.

Ils sont là, dans les cours de récréation, heureux dans l’école de la République ( et sur la carte postale, le timbre montre cette Semeuse qui va de l’avant). La proclamation allemande leur promet en cas de fainéantise un châtiment corporel exemplaire. Pouvaient-ils survivre aux coups de bâton ?
Il faut lire cette proclamation entre les lignes. Si même les enfants étaient récalcitrants, au point que les occupants envisagent de leur donner des coups de bâton comme à des bêtes incapables de comprendre le langage raisonnable, c’est qu’il y avait chez eux un esprit de refus. Les enfants d’Holnon, nourris par les idéaux républicains et patriotiques, refusaient d’aider l’envahisseur. Ils étaient perçus par les forces d’occupation, ainsi que toute la population, comme des résistants. Le mot n’existait pas avec le sens que nous lui donnons aujourd’hui, mais la réalité existait. Les Allemands savaient que les « hommes », ceux de moins de 40 ans, avaient un fusil braqué sur eux. Et donc chez les autres, les « ouvriers », les femmes, les enfants, ils sentaient cet esprit de résistance qu’ils avaient rencontré en Belgique, dans le Nord de la France, en Picardie.
Ce texte, dirigé contre les gens d’Holnon, montre l’hostilité populaire à cette guerre inutile.

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