UN ECRIVAIN A VOUVRAY : STEFAN ANDRES (1906-1970)

Par Ingo Fellrath.

     Fils d’un meunier, il est né aux environs de Trèves, sixième de neuf enfants. Son père décède quand il a neuf ans, laissant la famille dans une situation matérielle précaire. Destiné très tôt à la prêtrise, sa scolarité se déroule au sein de l’enseignement catholique : d’abord dans un collège des Rédemptoristes, puis dans une institution dirigée par la congrégation des Frères Pauvres de Saint-François de Sales. Il entre ensuite comme novice dans l’ordre des Capucins, mais au bout d’une année, la hiérarchie lui signifie son renvoi. En 1928-1929, il se prépare au sacerdoce, mais abandonne pour commencer des études de germanistique, de philosophie et d’histoire de l’art sans jamais décrocher de diplôme. Dès 1928, il publie des poèmes, des nouvelles, suivies de deux romans en 1933.

     C’est l’année de l’avènement de Hitler dont l’antisémitisme fait craindre le pire, l’année où Andres se retire une première fois avec son épouse Dorothée Freudiger à Positano (Italie du Sud) car elle est d’origine juive. Leur vie pendant les noires années du nazisme est une perpétuelle recherche d’un refuge sûr, une succession de domiciles provisoires en Allemagne et en Italie. En 1938, il est invité à Paris à un forum de jeunes pacifistes européens. Andres envisage à cette occasion l’éventualité d’un exil en France, mais tous les compatriotes rencontrés lui conseillent de rester en Italie, il y a déjà trop de réfugiés et peu de possibilités de travailler. Au cours de ce voyage, il se rend sur les bords de la Loire, à Vouvray, séjour qui laissera une trace dans le roman Die Hochzeit der Feinde [Le Mariage des ennemis].

     Andres passe les années de guerre en Italie, toujours dans la crainte d’être dénoncé comme ennemi du régime nazi, comme mari d’une Juive, comme réfractaire au service militaire.

     En 1950, il rentre en Allemagne, et jouit tout de suite d’une grande popularité puisqu’il est l’un de ces écrivains qui ont su prendre leurs distances avec le national-socialisme. Il s’engage dans le débat politique, condamne la guerre froide, l’existence de deux états allemands, le réarmement nucléaire. C’est sur les bords du Rhin qu’il termine une grande trilogie, Die Sintflut [Le Déluge], roman sur la dictature en Allemagne sous forme d’une longue allégorie. A partir de 1961, il s’installe à Rome où il meurt en 1970 à la suite d’une opération.

     Andres compte parmi les écrivains majeurs de l’Allemagne qui ne sont guère connus en France car seuls une nouvelle (Wir sind Utopia - Utopia) et un roman (Ritter der Gerechtigkeit - Le Chevalier de justice) ont été traduits au début des années cinquante. Pourtant, son œuvre est vaste et variée : sa bibliographie compte une soixantaine de titres comportant des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des livrets d’opéras et d’oratoires, de la poésie, des essais, des conférences et discours… Il montre dans ses œuvres l’homme moderne face à la fatalité, le hasard, le destin, abordant les thèmes de la culpabilité, de la grâce, de la justice et de l’amour. Il est souvent question de théologie, et le personnage du prêtre joue un rôle notable dans ses œuvres ainsi que sa terre d’élection, l’Italie. Après une période de gloire, la notoriété d’Andres fut moindre. Seuls les nouvelles Wir sind Utopia, El Greco malt den Großinquisitor [El Greco peint le grand-inquisiteur] et ses souvenirs d’enfance romancés Der Knabe im Brunnen [Le Garçon dans le puits] ont bénéficié d’un succès continu sans oublier deux ouvrages sur le vin, le premier consacré principalement aux vins des régions rhénane et mosellane, le deuxième aux « Grands vins de l’Allemagne. »

     La « Société Stefan Andres » qui a son siège à Schweich, village sur les bords de la Moselle où l’auteur a passé la plus grande partie de son enfance, s’emploie depuis 1979 à promouvoir son œuvre.

Un roman à Vouvray

Le roman Die Hochzeit der Feinde, achevé en 1939, ne put paraître en Allemagne. Première publication en 1947 en Suisse, première publication en Allemagne en 1948. Dernière réédition en 1992. Il n’est pas traduit en français ; son titre serait Le Mariage des ennemis.

Trèves en 1921. Après la Première Guerre mondiale, la ville est occupée par des troupes françaises selon les dispositions du traité de Versailles. Mme de Clairmont, accompagnée de sa fille Louise, âgée de quinze ans, se rend auprès du siège du commandant de la place pour solliciter une entrevue. Celui-ci est absent. Son remplaçant est le capitaine de réserve Frécourt, viticulteur à Vouvray dans la vie civile, qui reçoit la mère et la fille pour entendre leur requête. Cette famille allemande qui porte un nom huguenot intrigue le capitaine Frécourt qui multiplie les visites chez les Clairmont – visiblement sous le charme de la fille de la maison. Pendant presque un an, une idylle se noue à laquelle le père, Wilhelm de Clairmont, s’oppose, et la différence d’âge ne semble pas en être la seule raison. Puis, Frécourt rentre en France. Louise doit promettre à son père de ne pas lui écrire jusqu’à ce qu’elle ait dix-huit ans.

     Un jour, avant cette date, Frécourt annonce par lettre sa visite. Le père et son fils trouvent un stratagème pour éloigner Louise. Mais pourquoi cherche-t-on à décourager Frécourt à tout prix ? Y a-t-il un événement dans le passé de Clairmont, membre des services secrets allemands pendant la guerre, en poste à Lille, qui a rapport à Denise, épouse défunte de Frécourt, également à Lille à cette époque ? Le mystère s’épaissit.

     Deux jours après son dix-huitième anniversaire, Louise et son frère Wilhelm – père et fils portent le même prénom - partent en voyage, à Amsterdam comme ils disent. Arrivés à la gare, sans que Louise ait à insister longuement, la destination change : Vouvray en Touraine. Elle veut clarifier la situation, connaître les intentions de Frécourt et percer le secret de son père dont Frécourt semble maintenant posséder la clé. Arrivés à Vouvray, ils prennent des chambres à l’Hôtel du Pont de Cisse.

Wilhelm est envoyé comme messager au Clos Frécourt pour sonder le terrain. Louise reste à l’hôtel et commence à dîner en attendant le retour de son frère. Plongée dans ses pensées, elle avale les hors d’œuvres prévus pour deux personnes, en vidant la carafe de vin blanc. Une agréable sensation de bercement l’envahit. La serveuse vient pour la suite. Louise se sent légèrement honteuse et tente une explication :


- Mon Dieu, en général, je ne mange pas comme une vache. Hélas, je dois avouer que je n’ai plus faim. Le vin est – passons ! Vous le savez bien. Reste le café. Pourriez-vous me le servir dans ma chambre ?

- Mais certainement.

- Non, attendez, mademoiselle, le café n’est pas la panacée non plus. Mais peut-être, attendez, oui, avez-vous du vin du Clos Frécourt ?

La serveuse réfléchit un instant tout en regardant Louise d’un air pensif. Puis, elle dit qu’en principe, à l’Hôtel du Pont de Cisse, on buvait le cru de la maison. Mais à côté, il y avait une boutique de dégustation, elle irait en chercher. Quelle quantité ? Louise hocha la tête.

- C’est une bonne question. Tout compte fait, vous pouvez m’en prendre un litre. Mais apportez-le-moi dans ma chambre.

     Sur ce, elle se leva brusquement et monta. Elle s’assit à la fenêtre ouverte. Les peupliers sur les bords de la Cisse se dessinaient contre le ciel pâlissant du soir. C’était l’instant où la silhouette de l’arbre est la plus nette, mais en son milieu, les détails n’ont plus de contours ni de couleur. Les silhouettes des buissons qui n’atteignaient pas l’horizon se fondaient, et par terre, tout ce qui poussait était devenu cotonneux ; la couleur verte était à peine perceptible. La Cisse coulait à travers une brume délicate qui se leva. […]

     La jeune fille arriva avec le vin du Clos Frécourt. Elle posa le seau à glace ainsi que le verre sur la table ; elle le remplit avec précaution. Louise quitta aussitôt sa place à la fenêtre et vida le verre en s’arrêtant à peine entre deux gorgées. Puis, elle commença par déclarer qu’elle étudiait la viticulture, qu’elle voyageait avec son frère à travers la France pour déguster du vin, ce qui était épuisant.

     La jeune fille, prudente, sourit intérieurement. Elle prit apparemment les explications de Louise pour une excuse gênée qui devait justifier la quantité excessive. D’un autre côté, elle était curieuse de savoir pourquoi cette jolie touriste demandait justement du vin du Clos Frécourt. Et comme elle estimait que Louise, qui porta à nouveau son verre aux lèvres, ne prendrait pas mal sa question, elle lui lança :

- Il y a beaucoup de bons crus à Vouvray, chère madame, pourquoi préférez-vous donc le cru Frécourt ?

- Parce que c’est le meilleur, répliqua Louise calmement, renchérissant aussitôt :

- Il n’y a pas de vin qui puisse l’égaler, ni ici à Vouvray, ni nulle part ailleurs. Sachez-le !

La jeune fille au tablier blanc esquissa alors un sourire furtif qui ne voulait dire ni oui ni non, jeta un regard pensif sur Louise et dit :

- M. Frécourt aurait certainement beaucoup de plaisir à entendre une telle appréciation de son vin de votre propre bouche.

Louise posa brusquement son verre, elle était indignée.

- Comment ça ? Qu’est-ce que son vin a à voir avec sa personne ? Vous le connaissez ?

La jeune fille, presque sur la défensive :

- Moi ? Oh, non, je ne le connais que très peu. Il est venu quelquefois ici.

- Quel genre d’homme est-ce ? Savez-vous que son vin est réputé dans le monde entier ? Est-ce, comment dire, un homme sérieux ?

- Oh, oui, tout à fait, je le crois bien !

La jeune fille fit plusieurs signes de la tête en guise d’approbation.

- Une moustache ? Comme ça ? A l’ancienne ?

Louise fit sous son nez le geste de tortiller. La serveuse rit.

- C’est ça, alors ! A vrai dire, j’aimerais bien nouer des contacts commerciaux avec lui. Je suis, comme vous le savez déjà, dans la branche viticole.

Pendant ce temps, Louise n’avait cessé de lever son verre et de boire en dégustant lentement.

Nous devinons la suite : lorsque Wilhelm rentre pour faire son rapport, il trouve sa sœur dans un état avancé d’ivresse. Le lendemain, Louise fausse compagnie à son frère et se rend elle-même au Clos Frécourt. Mais François s’est enfui après la visite de Wilhelm, non sans lui remettre un cahier qui contient la confession de Clairmont père rédigée à l’intention de François Frécourt. Elle ne rencontre que l’oncle Charles, un original, qui prend les choses en main. Il sait où débusquer Frécourt : à Paris, dernière étape du roman qui finit par une union, « le mariage des ennemis. »

 

[Ingo Fellrath est mort en 2010. Il était Maître de conférence d’allemand à l’Université du Mans. Le 19 octobre 2007, il a présenté Die Hochzeit der Feinde pour la Bibliothèque Municipale de Vouvray.

Merci à Francine Fellrath d’avoir autorisé l’utilisation de ces notes. En 2008, Ingo Fellrath a publié une étude pour la Mitteilungen Stefan-Andres-Gesellschaft (XXIX/2008) intitulée : Stefan Andres’ Reise nach Frankreich (1938) im Spiegel seines Romans Die Hochzeit der Feinde. Pour le 20e anniversaire du jumelage entre Vouvray et Randersacker, en juin 2012, la Bibliothèque Municipale de Vouvray a réalisé une plaquette sur le romancier, reprenant l’étude en allemand et sa traduction par Anne David et Cécile David : « Le voyage de Stefan Andres en France (1938) à travers son roman Le mariage des ennemis ». Le texte qui précède faisait aussi partie de cette plaquette.

 

Illustrations :

1. Plaque commémorative (1990) pour les 20 ans de la mort de Stefan Andres, Niederprümer-Hof à Schweich. Bronze de Johannes Scherl. Le texte est en allemand et en italien. Il nous rappelle que Stefan Andres avait vécu, exilé, à Positano et qu’il repose au cimetière allemand du Vatican.

2. Jaquette du roman Die Hochzeit der Feinde, édition de 1957 (Hamburg, Bertelsmann).

3. L’Hôtel du Pont de Cisse, carte postale ancienne, collection particulière.

4. Conférence par Ingo Fellrath, vendredi 19 octobre 2007, Salle des Fêtes, Mairie de Vouvray (auteur inconnu).

5. Couverture de la plaquette sur Stefan Andres publiée en 2012 par la Bibliothèque Municipale de Vouvray.

Il y a peu de choses à lire en français sur Stefan Andres. Le site Internet de la Société Stefan Andres ( http://stefan-andres-gesellschaft.de/ ), en allemand, sera consulté avec profit ainsi que la notice, également en allemand, dans Wikipedia ( http://de.wikipedia.org/wiki/Stefan_Andres ).

Le 30 avril 2015. B.C.]

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