CETTE FIDELE SERVANTE

Pour les « Journées Européennes du Patrimoine » de septembre 2010 dont le thème était « Grands Hommes : quand femmes et hommes construisent l'Histoire », j'avais parlé de Charles Bordes. Deux lieux s'imposaient, le monument de Médéric Bruno sur le mur de l'église, et le tombeau de la famille Bordes au cimetière, dans la partie centrale, là où les « notables » sont enterrés.

Ce tombeau est entouré d’une barrière qui le délimite. Au centre se trouve le monument, carré, avec sur chaque face les noms de membres de la famille Bonjean-Bordes. Le sol est recouvert de graviers blancs, devenus gris avec le passage du temps. Une plaque y est insérée et marque que Charles Bordes repose là également, ainsi que son frère Lambert. Près de cette plaque, une palme métallique honore le compositeur. Mort à Toulon le 8 novembre 1909, il a été enterré à Vouvray le 20 janvier 1910. Depuis, personne n’a été enterré là. La plaque et la palme sont du côté sud du tombeau et ne sont pas visibles depuis l’allée. A l’opposé, du côté nord, donc, et donnant sur l’allée principale du cimetière, quelqu’un avait déposé, il y a longtemps, une plaque en marbre assez épaisse (environ 7 cm). Elle était posée sur le sol et sur le socle du monument ; elle était donc légèrement inclinée. Elle était brisée en plusieurs fragments et les cassures étaient très blanches.

 

 

Cette plaque provenait d’une autre tombe, disparue, probablement « relevée » pour faire de la place. Voici ce que j’avais écrit sur ce sujet en novembre 2009, dans le bulletin « Charles Bordes vu de Vouvray » (n°3), que j’envoyais aux mélomanes et aux curieux.


La tombe de la famille Bordes-Bonjean au cimetière de Vouvray, contient un mystère que je ne suis pas parvenu à élucider complètement : sur le côté Nord, au sol, une plaque brisée et difficilement déchiffrable. L'inspiration et la lumière changeantes aidant, on parvient à reconstituer le destin de Jeannette ; c'est le prénom qu'on peut lire. Quant au nom, il est rendu illisible par de multiples cassures. La fin est plus nette. Cette pierre brisée est aussi un émouvant témoignage sur Charles
Bordes et sa famille.
Jeannette les a servi pendant 50 ans ; en marque de reconnaissance, les Bordes-Bonjean ont acheté une concession et fait graver cette plaque que je déchiffre.
Je lis 1880 comme date de son décès, mais je dois me tromper. Le registre d'état-civil (je lis aussi qu'elle serait morte à Vouvray), pour cette année-là, ne connaît pas de Jeannette. Peut-être ce nom n'était-il qu'un nom d'usage, ce qui était fréquent à l'époque. De plus savants en épigraphie et généalogie élucideront le mystère.
La Bellangerie, frappée par le phylloxéra après la mort de Frédéric Bordes, avait été vendue en 1879, sa valeur très diminuée. On sait que Charles Bordes dut rapidement aller travailler à la Caisse des Dépôts et Consignations pour vivre et financer ses études musicales. Cette coïncidence entre la fin de la Bellangerie, le départ de Vouvray et la mort de Jeannette a quelque chose de particulièrement émouvant. Mais peut-être je me trompe sur la date.


Il n'est pas rare que les familles bourgeoises de cette époque veillent sur la sépulture de leurs vieux serviteurs. Voici cette pierre, qui nous parle directement :

Ici repose / Jeannette …nol / … à Vouvray le … … 1880 / … Dieu pour elle / Famille Bordes-Bonjean /
Son … de 50 années / … dévouement … qui elle / a acquis cette concession et a fait graver cette pierre /
à la Mémoire de cette fidèle servante. 

On pense bien sûr aussitôt à « la servante au grand cœur ». Charles Bordes était lecteur de Baudelaire ; nous le savons grâce à Bernard Molla qui cite dans sa thèse (vol. 3, p. 30) cette lettre où Bordes parle d'une mélodie en cours sur un sonnet du poète. Elle reste inédite. Mais nous connaissons « O mes morts tristement nombreux… », le poème de Verlaine sur lequel Bordes, en 1903, a mis sa musique. C'est le dernier texte du poète sur lequel il a travaillé.
La voix du poète, celle du musicien, sont indissociables :

Ô mes morts, voyez que déjà
Il se fait temps qu'aussi je meure.

Charles Bordes est frappé par la maladie ; il a une attaque d'hémiplégie en décembre 1903 ; Alibert (Charles Bordes à Maguelonnne, pp. 17-18) le décrit : « Il faut… l'avoir entendu jouer au piano, de sa seule main valide, et comme par effleurement… » Il se réfugie à Montpellier mais voit bien ce qui est devant lui :  

Aplanissez-moi le chemin,
Venez me prendre par la main
 

Revenons à septembre 2010. Au cours d’une reconnaissance, quelques jours avant les Journées du Patrimoine, j’ai remarqué la disparition de cette plaque et je l’ai aussitôt signalée à la Mairie. On m’a dit qu’elle avait été probablement enlevée par la famille. Je ne le pense pas. Je n’ai pas voulu déranger la petite-nièce du compositeur (la fille de Léonard Bordes, le peintre) dans sa maison de retraite près de Nice. J’ai jugé que cette dame très âgée n’avait rien à voir avec le tombeau de Vouvray. La plaque devait peser lourd, sans doute plusieurs kilos. Elle n’avait pas pu être enlevée discrètement. Je pense que les Services de nettoyage, dans une volonté de bien faire, l’ont enlevée au début septembre 2010, pour que tout soit impeccable pour les Journées du Patrimoine. La plaque était toute brisée, comme étrangère au tombeau, ça faisait désordre.
Le problème, c’est que cette plaque était un document précieux. D’autres personnes auraient pu mieux la déchiffrer et ainsi nous pourrions en savoir plus. Peut-être les photos que nous publions seront-elles utiles. La tombe n’était pas devenue « impeccable » avec la disparition de la plaque. On voyait très nettement son emplacement, on le voit encore, car le gravier, protégé des intempéries, est tout blanc là où elle était posée.
On le voit très bien sur la photo publiée dans le blog « Cimetières de France et d'ailleurs » http://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?article2728 , qui donne une vue d’ensemble du tombeau de Charles Bordes.

 

La pierre a disparu du « cimetière dans les vignes ».
La mémoire de « cette fidèle servante » reste vive

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