EXTRAIT D'UN VOYAGE AGRONOMIQUE EN 1809 À VOUVRAY

En effectuant des recherches sur la Cisse, je suis tombée sur cet ouvrage Extrait d'un voyage agronomique fait dans l'été de 1809 au sud-ouest de la France écrit par le sénateur comte Depère et publié à Paris en 1812. L'ouvrage débute par un chapitre "Irrigations" dans lequel il est question de canaux d'irrigation installés près de l'embouchure de la Cisse dans la Loire, de la Frillière et de son relais de poste, et des champs de mûriers destinés à l'alimentation des vers à soie et donc aux magnaneries pour la sériciculture tourangelle. Preuve en est qu'il y avait bien des champs de mûriers à Vouvray autrefois pour alimenter cette prestigieuse industrie de la soie tourangelle... dont il ne reste presque plus rien aujourd'hui, fort malheureusement.

La description datant de 1809, j'ai fait une capture d'écran du Cadastre napoléonien de 1819 numérisé et disponible au téléchargement sur le site des Archives départementales d'Indre-et-Loire afin que vous ayez une vision globale des lieux, tels qu'ils étaient à cette époque. Vous remarquerez qu'il y avait alors 2 îles, l'île Seguin et l'île de la Cisse, qui est aujourd'hui l'île de Moncontour. Le pont de Cisse, évoqué dans l'extrait qui suit, est clairement indiqué sur la carte, ci-dessous, sur la droite; les Vouvrillons reconnaîtront le virage de la route, qui n'a guère changé depuis. Deux petites remarques en regardant la carte ci-dessous : l'on voit le lieu-dit La Cisse (en bord de Cisse, là où est le camping municipal aujourd'hui) avec ses trois ou quatre maisons qui étaient le second lieu de fabrication de tuiles et de tomettes de Vouvray, et sur la gauche, vers l'embouchure de la Cisse dans la Loire, l'on remarque qu'il y avait deux brèches, avec de l'eau, dont l'une s'appelait la brèche carrée.

Plan du Cadastre napoléonien, date 1819, section L1, cote des Archives 6NUM10/281/014

EXTRAIT :

M. Rattier, dont la Société d'Agriculture du département de la Seine1 venait de couronner d'utiles travaux pour l'arrosage des terres exécutés à Chousy-sous-Blois2, m'avait prié de m'arrêter en allant à Tours au pont de la Cisse, pour visiter ses irrigations. J'arrivai au rendez-vous le 18 mai (1809) à cinq heures du matin. M. Rattier me fit d'abord remarquer sur le côté gauche de la chaussée et à quelques pas de distance, non loin de l'embouchure de la Cisse dans la Loire, un simple batardeau3 qui en retient les eaux, ou les rend à leur cours naturel, à volonté. Il a suffi, pour opérer ce jeu, de quelques petites écluses qui surmontent le batardeau : elles sont formées par des montants en pierre de taille dans lesquels on a pratiqué des rainures; il en résulte des ouvertures qu'on ferme ou qu'on ouvre avec de petites portes ou pelles en bois portatives, d'une seule pièce, qu'un enfant peut placer ou ôter sans difficulté. La pelle dont se sert le boulanger pour placer le pain qu'il met au four paraît avoir servi de modèle pour ces portes d'écluses.

La retenue des eaux les force à entrer dans un canal de dérivation, à peu près parallèle à la chaussée; des canaux secondaires les introduisent sur des prairies, des terres arables, des plantations; un canal de dégorgement retient également les eaux à leur débouché dans le fleuve, et les lui rend quand elles ne sont plus nécessaires à l'irrigation ou dans les grandes crues. Le terrain ainsi arrosé se nomme la grande Varenne. Avant l'acquisition qu'en fit M. Rattier, il y a plus de vingt ans, ce n'était qu'une grève marécageuse, un mauvais pâturage : c'est aujourd'hui un terrain d'une grande fertilité qu'il doit à l'irrigation; c'est là que M. Rattier avait fait planter, il y a dix-huit ans (1791), 16 000 mûriers blancs que l'autorité trompée le força d'arracher.

L'élévation des eaux qu'opère cette retenue a donné à M. Rattier l'idée et le moyen de faire sur la droite de la chaussée une seconde prise d'eau : elle a lieu au moyen d'un ponceau ou petit aqueduc qui traverse un chemin de service pour les terres voisines. L'ouverture n'a guère que dix-huit pouces en carré, et elle est formée par trois pierres de taille avec rainures; c'est dans les rainures que s'enchâsse, pour être levée ou baissée au besoin, une petite pelle semblable à celles dont j'ai déjà parlé.

Un canal de dérivation, qui a douze pieds4 de large (soit 3,88 m), six pieds de profondeur (soit 1,94 m) et deux mille toises5 de longueur (soit 3 898 m), reçoit les eaux de la rivière et arrose de droite et de gauche des prairies, des pépinières, de nombreuses plantations, et se termine enfin à une pépinière départementale qui reçoit aussi les eaux. On remarque une belle végétation sur tout ce terrain, qu'on nomme la petite Varenne, et qui précédemment ne présentait qu'un mauvais sable inculte. Il est bien sensible qu'il ne peut devoir sa fécondité qu'aux eaux du canal. C'est ainsi que par les moyens les plus simples, l'industrie sait produire de grands résultats.

C'est là que M. Rattier, dont le courage avait été abattu par sa première infortune, mais dont le zèle s'est réchauffé à la lecture du programme de la Société d'Agriculture du département de la Seine, qui promet un prix aux cultivateurs qui élèveront le plus de mûriers en pépinière, soutenu de plus par les encouragements de M. le préfet de Loir-et-Cher, vient d'établir, depuis trois ou quatre ans, de nouvelles pépinières de mûriers blancs, dans un département où l'éducation des vers à soie est demeurée étrangère jusqu'à lui.

La Cisse, où ce zélé cultivateur fait ses prises d'eau, n'est qu'un bras de la rivière de ce nom qui se sépare en deux; le second a aussi son issue dans la Loire, mais à dix lieues6 de là entre la Frillière et Tours. C'est jusqu'à ce second bras que M. Rattier se propose de prolonger son second canal d'arrosage : s'il peut s'y faire autoriser, ce projet d'arrosement s'étendrait ainsi sur la vaste étendue de plaine qu'embrassent les deux cours de la Cisse; si mes yeux ne me trompent pas, le projet présente autant de facilités que d'avantages.

En attendant, l'auteur a offert aux propriétaires des fonds inférieurs, situés entre son canal et la levée, de les faire participer à son irrigation; jusqu'ici aucun n'a profité de son offre, il est pourtant sensible pour tous les yeux non prévenus qu'ils en retireraient de grands avantages. Je ne sais si je me trompe, mais je ne crois pas éloigné le temps où l'on sollicitera avec instance un bienfait qu'on repousse aujourd'hui avec dédain.

Il est heureux que cette irrigation se trouve établie sur les bords de l'une de nos routes les plus fréquentées; elle ne peut manquer de fixer l'attention des voyageurs, et de devenir le modèle d'autres établissements de ce genre.

En m'éloignant du pont de la Cisse, je m'attachai à observer avec plus de soin les deux bords de la chaussée. On ne voit à droite entre Chouzy et Tours qu'une chaîne non interrompue de grandes flaques d'eau et de marécages qui se forment des eaux qui y arrivent de la plaine, et que la Loire fournit par infiltration dans ses crues : ces eaux remplissent les creux autant irréguliers qu'inégaux qu'on a faits pour en tirer la terre dont on a formé la chaussée. De là il résulte dans la plaine une humidité préjudiciable, insalubrité dans l'air environnant, et pour les voyageurs un coup d'oeil désagréable.

Dans quelques parties ces eaux sont resserrées, entre des jardins et la chaussée, en un canal étroit et régulier : c'est ce canal qu'on pouvait exécuter dans toute sa longueur quand on a formé la chaussée, en creusant régulièrement le terrain, que l'on doit désirer de voir prolonger de Blois à Tours; il verserait son trop-plein dans le second bras de la Cisse, où une petite écluse retiendrait les eaux ou les ferait écouler à volonté. Si le canal de M. Rattier s'exécute, le superflu de ses eaux pourrait s'y verser pour l'alimenter. Pour empêcher les eaux de nuire à la plaine, on les tiendrait constamment au-dessous du niveau du sol, en faisant des coupures où besoin serait entre ce canal et un fossé, qu'on pratiquerait dans la plaine pour le dégorgement; le terrain sablonneux de la plaine s'élèverait par l'addition des déblais de tous ces canaux, et pourtant il jouirait constamment d'une fraîcheur nécessaire à une belle végétation. Ainsi l'air s'assainirait, le terrain deviendrait plus fertile, et les arbres plantés sur les bords des canaux embelliraient la scène.

Sur le côté gauche, on voit avec plaisir à la Frillière, sur une ancienne grève, une belle plantation de gros ormeaux qui, m'a-t-on dit, appartiennent au maître de poste. Au contraire, entre Chouzy et la Frillière, les lais de la rivière n'offrent le plus souvent à la vue que des marécages : ces marécages sont du domaine public. Comme à Chouzy, comme à la Frillière, on convertirait facilement toutes ces grèves en bois, en prairies, en gras pâturages; pour cela il suffirait d'ouvrir par intervalles des fossés pour faire écouler les eaux dans le fleuve, et d'élever le terrain entre deux fossés avec les déblais de la fouille.

NOTES

1. La Seine est un ancien département français, créé en 1790 sous le nom de département de Paris et supprimé le

2. Chouzy-sur-Cisse aujourd'hui (Loir-et-Cher)

3. Batardeau : digue ou barrage provisoire, établi en site aquatique pour mettre à sec la base d'une construction que l'on veut réparer ou l'emplacement sur lequel on veut élever un ouvrage; Dictionnaire Larousse.

4. Pied : ancienne unité de mesure de longueur en France, qui contenait 12 pouces et valait 0,324 m; Dictionnaire Larousse.

5. Toise : ancienne mesure française de longueur, valant 1,949 m.

6. Lieue : la lieue commune de France, ou lieue géographique, était de deux mille deux cent quatre-vingt-deux toises (4444 mètres et demi).

Plan par masse de culture, cadastre napoléonien (1803-1837), section E de Moncontour, cote 3P2/46/5 AD37

 Plan par masse de culture, cadastre napoléonien (1803-1837), section D dite de La Frillière, cote 3P2/46/4 AD37

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