Jardins

LE JARDIN DE LA VILLA "LES ROCHES" À ROCHECORBON

Une fois n'est pas coutume, nous vous présentons aujourd'hui, le jardin d'une magnifique propriété située à Rochecorbon, au 94 quai de la Loire, la villa LES ROCHES, dont le jardin a été dessiné par le grand paysagiste Louis DECORGES et qui appartenait alors à son ami (et parrain de son fils) M. BRÉDIF, célèbre producteur de vins de Vouvray, au début du XXe siècle.

C'est en effectuant des recherches sur Louis DECORGES que nous sommes tombés sur une parfaite description du jardin qu'il avait créé à la Villa LES ROCHES, pour son ami M. BRÉDIF; description parue dans La Vie à la Campagne le 15 mars 1914. Nous vous invitons à découvrir ce qui était autrefois un magnifique jardin d'eau et de plantes vivaces au pied des falaises de Rochecorbon.

 

Dessin du jardin créé par Louis Decorges pour M. Brédif à la Villa Les Roches, à Rochecorbon - La Vie à la Campagne, n°180, 15/03/1914 ©

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"En France, M. DECORGES, passionné de tout ce qui touche à la montagne et à la nature vraie, s'essaie avec une rare sincérité de développer le goût pour les plantes vivaces et de rochers, en les groupant pour en composer des scènes d'esprit naturel. Et sa manière est très éloignée de la formule bâtarde du Jardin paysager du Second Empire. Elle permet de composer des coins très amusants sur de petits espaces en les aménageant avec le souci constant de la vie des plantes.

C'est ainsi qu'il a créé pour sa satisfaction personnelle un intéressant Jardin alpin pour les plantes d'eau et de rochers sur une surface de 10 ares et qu'ayant à dessiner le petit Jardin de la Villa "Les Roches", il conçut ce dernier dans le genre paysager pour la mise en valeur des plantes d'eau et des plantes vivaces.

Cette Villa, construite en 1911 par l'architecte Jean-Frédéric WIELHORSKI1, au pied du coteau où se récoltent les fameux vins blancs de Vouvray, est entourée d'un terrain de 2 000 mètres de superficie, que la route nationale seule sépare du large cours de la Loire. La façade principale de la Villa, ainsi que le Jardin, sont exposés au Midi et garantis du Nord par la falaise crayeuse dont le premier plateau est à plus de 40 mètres de différence de niveau. La propriété s'inscrit dans un trapèze dont le grand côté, à peu près parallèle à la falaise, est en bordure de la route qu'un mur bas couronné d'une grille escamote en quelque sorte tout en laissant passer la vue et en permettant au regard de s'échapper. Les grands arbres, existant sur ce terrain, même mal placés, furent conservés, à la fois pour meubler le Jardin et pour donner de l'ombrage à la propriété entièrement ensoleillée, et atténuer aussi la réverbération des falaises crayeuses.

M. DECORGES estima que cette falaise justifiait le suintement d'une source dont les eaux, courant dans une ravine, s'étalent en nappe dans le Jardin pour aller ensuite se perdre dans la Loire. Il est assez osé d'opposer si directement une minuscule nappe d'eau au cours très large d'un fleuve. L'effet désastreux qui, en maintes circonstances, pourrait être le résultat d'une telle audace a été évité par le modelage du terrain, l'établissement d'une terrasse en bordure de la route, et, dominant le centre du Jardin, les agencements font que l'oeil perçoit presque en même temps le luisant de la pièce d'eau et le miroitement des eaux de la Loire.

M. DECORGES conçut cette liaison en supprimant les branches d'arbres trop basses pour dégager les vues sur le fleuve et ses îles, car il visait la liaison complète du Jardinet avec le pittoresque paysage étendu, auquel celui-ci devait constituer un premier plan. La terrasse fut également projetée en bordure de la route pour que de celle-ci le regard découvre à droite les tours et les clochers de la cité tourangelle, à gauche la Cisse, plus loin le viaduc de la ligne Paris-Bordeaux et, fermant l'horizon, Montlouis et ses vignobles.

Le sol naturel dévalait en pente douce vers le fleuve, mais il était embarrassé de matériaux de roche tendre provenant des caves creusées sous le coteau. Ces matériaux et ceux provenant des fouilles de la construction de la Villa permirent d'établir le remblai de la terrasse. Ainsi s'indique tout naturellement, entre elle et le terre-plein devant la maison, un vallon dans le sens de la longueur, qui se trouvait ainsi justifier la création de la scène paysagère projetée. M. DECORGES traita celle-ci d'après sa manière personnelle, laquelle consiste à ne point dessiner régulièrement les berges et cours des pièces d'eau artificielles, mais à les déformer, à les déchiqueter largement, en quelque sorte, par des masses et des groupements de plantes, comme si la végétation formait ça et là des emprises. Cette recherche d'effets est accentuée en plaçant, là où ils peuvent paraître justifiés, des blocs de roches, non point artificiellement agencés en ciment armé, mais constitués de vraies roches naturelles, réellement patinées par le temps. Autant je redoute l'emploi inconsidéré des rochers, autant je me garde d'en discuter l'utilisation lorsqu'ils sont distribués et disposés d'une façon normale. Et M. DECORGES possède pour cela un talent très original et comme une sorte d'intuition de la mise en oeuvre de ces éléments naturels.

D'ailleurs, ces blocs de rochers se trouvent justifiés par les groupements de fleurs de montagnes et vivaces qu'ils permettent de réaliser. La façon dont il les dispose n'est pas chargée; il ne cherche pas à s'en excuser en les enveloppant en quelque sorte de plantes; il les justifie à la fois pour soutenir telle inflexion brusque du sol et pour retenir tel groupe de plantes; ou, encore, comme si tel bloc avait naturellement glissé d'un niveau plus élevé.

Ainsi, on peut contempler des coins de paysage restreints, d'un effet de rendu heureux et d'un intérêt très particulier, se complétant d'une scène de Nymphéas et d'autres plantes aquatiques rustiques; puis, se reflétant dans l'eau, la brillante végétation des groupements de plantes vivaces et saxatiles.

Par l'emploi raisonné de toutes ces plantes, le Jardin se pare constamment de fleurs d'avril à novembre. La disposition des terrasses et des balcons du porche de la maison entourée de plates-bandes, facilite l'emploi des plantes sarmenteuses les plus décoratives.

C'est la composition de ces scènes condensées qui a surtout été visée et qui frappe; mais les accès et la promenade sont cependant assurés, encore que le dessin des allées doive moins compter que dans un Jardin régulier.

De l'entrée, située à droite, l'allée courbe mène directement devant la façade de la Villa formant terre-plein très fleuri, lequel se retourne devant les deux façades latérales. Une autre allée, qui semble partir du perron, franchit la ravine sur un passage à gué, suit le vallon, passe au bas de la terrasse pour remonter sur le terre-plein. Elle dessert, par un branchement, le petit Potager encastré dans l'angle droit et, par quelques marches, la terrasse. Le cours de la ravine partant du fond, disparaît sous l'allée d'arrivée, s'élargit en longue pièce d'eau dans la pelouse principale, passe au-dessous de l'allée de promenade, reparaît, affecté alors au rôle de cressonnière, en bordure du Jardin Potager, en simulant à partir de ce point son passage sous la route de Vouvray et son déversement dans la Loire.

Remarquez encore que ce petit Jardin paysager étant conçu pour constituer ces scènes, ne comporte pas de corbeilles elliptiques. Toutefois, pour mettre des taches brillantes de couleur, la terrasse droite a justifié une suite de motifs sur le revers du talus ondulé qui la soutient, et qu'en été fleurissent les plantes saisonnières afin de multiplier les notes colorées."

Et pour clore la présentation de ce que fut le jardin de la Villa Les Roches, nous vous proposons ce subtile montage photographique réalisé par M. Claude METTAVANT, président de l'association PHARE de Rochecorbon; qu'il en soit ici remercié ! La propriété de M. BRÉDIF a été scindée en deux et la création paysagère de Louis DECORGES a disparu, même si l'on devine encore les contours de certains massifs. Le Potager a été remplacé par une piscine, la maison du jardinier est aujourd'hui la maison voisine et semble bénéficier de ce qui était autrefois l'entrée principale de la Villa.


 1 C'est également l'architecte Jean-Frédéric Wielhorski qui a dessiné et construit, entre 1907 et 1910, l'immeuble Duthoo situé dans le quartier des Halles à Tours, aux numéros 42 et 50 de la rue Charpentier, en mélangeant les styles Art déco et Art nouveau afin de loger les employés du "Grand Bazar" dont le propriétaire était Arthur Duthoo.

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