Jardins

L'AVENIR INCERTAIN DES ARBORETUMS ET DU PATRIMOINE VÉGÉTAL

Nous vous invitons à lire cet article de Marc Mennessier, paru dans Le Figaro, le 11 octobre 2019.

La moitié de ces conservatoires d’arbres rares est menacée de disparition, faute de repreneurs. La préservation de la biodiversité est pourtant une priorité. Il y a urgence.

C’est son obsession.

Que deviendra son arboretum quand elle ne sera plus là? Claudie Adeline, 83 ans, ne se résout pas à l’idée que les 2 000 arbres qu’elle a plantés dans son petit parc de 6 hectares, près de La Charité-sur-Loire, avec son mari Gérard, décédé l’an dernier, ne survivent pas à sa disparition. Et quels arbres! Des spécimens rares d’une valeur botanique exceptionnelle, comme ces collections de tilleuls, de ginkgos et de liquidambars classées CCVS (Conservation des collections végétales spécialisées). Sans oublier des dizaines de marronniers nains, d’ormes, de frênes, d’aubépines venus des confins de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique, ou encore des chênes incroyables, comme ce Quercus macrocarpa à la belle écorce liégeuse, qui donne, en cette saison, des glands énormes.

Arboretum Adeline - Berry Province ©

"Nous avions, mon mari et moi, la passion des plantes. Du fait de mon passé de décoratrice, j'avais l'oeil, et lui, les connaissances botaniques. Nous avons mis plus de quarante ans à créer tout ça, c'est l'oeuvre d'une vie", confie-t-elle en vous fixant de son regard bleu, son éternel trilby vissé sur la tête. Sa fille n'a ni la vocation ni les moyens de reprendre l'affaire. "Un arboretum, c'est une danseuse. L'entretien coûte cher et les visites (entre 1500 et 2000 entrées payantes par an, NDLR) ne suffisent pas, loin de là, à rentrer dans mes frais, notamment pour payer le personnel", poursuit-elle. Du coup, elle continue, malgré son âge, son activité de paysagiste qui l'a conduite à créer... des arboretums pour les Seillières à Chantilly, les Giscard d'Estaing dans leur propriété du Loir-et-Cher et, plus récemment, dans le domaine de Poulaines (Indre). Elle tient également toujours son stand aux fêtes des plantes de Saint-Jean-de-Beauregard (Essonne) ou d'Apremont (Allier), où elle propose aux amateurs des spécimens rares issus de ses collections. "J'arrêterai le jour où je tomberai", lâche-t-elle.

Le Domaine de Poulaines ©

Le cas de Claudie Adeline est loin d'être isolé. Selon Jean-Hubert Gilson, directeur du paysage et des espaces verts de la ville de Quimper, la moitié des deux cents arboretums et parcs botaniques privés recensés en France n'ont pas leur avenir assuré. Les générations qui ont créé ces merveilles ou qui en ont hérité s'éteignent sans que leurs héritiers n'aient l'envie ou, simplement, la capacité de prendre le relais. Quid, par exemple, de l'arboretum de Balaine (Allier), le plus vieux et l'un des plus beaux de France, créé en 1804 par une lointaine aïeule de Louise Courteix-Adanson, l'actuelle propriétaire, dont le mari est décédé cette semaine ? On ne sait pas non plus ce que deviendront les fabuleuses collections végétales (14 000 espèces originaires des quatre coins du monde) de la Villa des Cèdres, à Saint-Jean-Cap-Ferrat (Alpes Maritimes), depuis la vente, début 2016, de ce "Louvre de la botanique" à la société italienne Campari par les héritiers Marnier-Lapostolle.

Et que dire de l'arboretum national des Barres (Loiret), fondé en 1820 par le semencier Philippe-André de Vilmorin ? Cédé par ses lointains héritiers à l'État en 1936, géré par l'Office National des Forêts (ONF) depuis 2009, cet immense parc botanique de 283 hectares, riche de 2600 espèces et sous-espèces d'arbres et d'arbustes, connaît des difficultés récurrentes. Le statut, public ou privé, ne change rien à l'affaire...

"C'est plus facile de léguer une collection de timbres ou de tabatières qu'une collection d'arbres ou de végétaux", soupire Ghislaine d'Espous, présidente de l'Association des Parcs et Jardins Botaniques de France (APBF), créée dans les années 1970, pour contribuer, justement, à "la sauvegarde de ce patrimoine vivant, donc fragile, qui meurt s'il n'est pas entretenu convenablement dans la durée". Ce qui suppose, comme on l'a vu, de la passion, de la persévérance et surtout des compétences.

Au-delà de l'aspect purement successoral, l'aspect humain est en effet primordial. "Le plus difficile, sans doute, est de parvenir à conserver l'âme du jardinier, de pénétrer dans l'imaginaire de la personne qui a créé et modelé ce lieu vivant en y projetant, comme le veut la tradition du jardin en Occident, sa représentation personnelle du paradis. C'est presque le jardinier qu'il faudrait classer Monument historique, un peu comme cela se fait au Japon", souligne Jean-Hubert Gilson.

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La conservation des espèces végétales revêt une importance cruciale à l'heure de la destruction d'un nombre croissant d'espaces naturels et du changement climatique. "Le grand public ignore que les arboretums sont des réserves de plantes en voie de disparition dans leur habitat naturel. En les perpétuant dans ces sanctuaires, on se donne la possibilité de les réimplanter un jour dans leur contrée d'origine, comme cela commence d'ailleurs à se faire", souligne Gérard Jean, propriétaire du splendide Jardin de Pellinec, à Penvénan (Côtes-d'Armor), qui ne sait encore si ses enfants reprendront ou non le flambeau.

Jardin de Pellinec ©

Alors que les températures montent et que les sécheresses s'intensifient, les arboretums constituent également un précieux réservoir d'espèces mieux adaptées aux nouvelles conditions climatiques, comme ces chênes d'Asie et d'Amérique qui ont passé sans broncher l'été caniculaire que nous venons de vivre. Et qui pourraient bientôt prendre, avec d'autres essences aussi robustes, une place plus importante dans nos parcs et jardins.

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