SOIE

MÛRIERS ET VERS À SOIE AU XVIIIE SIÈCLE

Le texte suivant est extrait du chapitre 7 (Les fruits de la terre) de l'ouvrage de Brigitte Maillard, intitulé Les Campagnes de Touraine au XVIIIe siècle.

Les difficultés d'approvisionnement en matières premières éprouvées par la manufacture de soie tourangelle viennent de la règlementation pesant sur les achats de soie soumis au monopole de Lyon, plutôt que du coût du transport pour une denrée de grande valeur et de faible poids.

La manufacture achète en Italie, en Espagne et même en Inde, ainsi qu'en Languedoc et Provence, des soies grossières mais qui donnent des produits de bas prix que les négociants pensent pouvoir écouler plus facilement.

La production locale est minime; ce n'est pourtant pas faute d'efforts de la part des autorités, intendant de la généralité et inspecteurs des manufactures. Ce n'est pas non plus qu'il soit vraiment impossible de faire pousser le mûrier sous les latitudes tourangelles. On y produisait bien au XVIIIe siècle des soies de diverses qualités mais en trop petite quantité; une "belle soie blanche", aux prix trop élevés pour une utilisation locale, était expédiée vers Paris, où elle était appréciée.

Au XVIIe siècle, la tentative de distribuer des plants de mûriers aux habitants pour qu'ils élèvent des vers avait rapidement échoué : dans le mémoire dit de l'intendant Turgot, il est écrit que les pépinières avaient suscité "peu de curiosité de la part des habitants indifférents"; les jeunes arbres souffrirent beaucoup de l'hiver de 1709 et furent vendus comme bois à brûler. Reprise à partir de 1722 aux frais de la généralité, l'expérience connut un sort plus favorable.

Bien que d'autres pépinières aient été créées dans les trois provinces, celle du château du Plessis-lès-Tours resta la plus importante puisqu'elle couvrait plus de 24 arpents. Les intendants organisèrent aussi des distributions de "graines de vers à soie"; ils encouragèrent en outre l'amélioration de la fabrication du fil en soutenant l'établissement d'un "tirage à la croisée".

Au milieu du XVIIIe siècle, seuls les environs de Tours ont des plantations nombreuses. En 1754, la généralité produit 1 310 livres de soie, dont 1 106 viennent de l'élection de Tours. Cette même année, 49 "gens de la campagne taillables" reçoivent une gratification pour élever des vers à soie et faire tirer les cocons à la manufacture de "tirage à la croisade" établie à Tours; ils sont pour 59% de la paroisse de Notre-Dame-la-Riche dont une partie est hors les murs de la ville. Le nombre des "cultivateurs" clients du "tirage royal" passe de 47 en 1750 à 504 à en 1766; il décuple donc tandis que la production est multipliée par 31 et il faudrait ajouter tous ceux qui tirent la soie chez eux. Mais cet essor n'a aucune mesure avec celui que connaît le Vivarais dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Les dépenses pour les mûriers et le produit de la vente des soies apparaissent dans les comptes du duc d'Aiguillon, dans son domaine de Véretz, à partir de 1760; l'élevage des vers à soie est mené par le régisseur lui-même. En 1793, on comptait, dans le domaine, 1 793 mûriers. Près de Véretz, l'abbaye de Cormery semble aussi avoir développé l'élevage des vers à soie qui, entre 1773 et 1775, lui rapporte en moyenne 600 livres tournois par an. Les moines n'assurent pas eux-mêmes l'exploitation, qu'ils confient à un paysan avec partage de la production; ils paient la taille, la bêche et de la "pourette" pour les arbres, fournissent les mannes, le papier et le vinaigre pour le traitement des cocons; ils partagent le coût des graines de vers et du tirage des cocons avec le locataire, qui paie seul le charbon, le bois et les journées nécessaires aux soins des vers. L'exemple de l'abbaye de Cormery ne semble pas avoir été suivi par d'autres communautés religieuses.

Carte particulière d'Anjou et de Touraine ou de la partie méridionale de la généralité de Tours, par Guillaume Delisle, 1720

 

Quelques définitions :

Une généralité : nom d'une certaine division du royaume de France, établie pour faciliter la levée des impôts et de tout ce qui avait rapport aux finances. Chaque généralité était subdivisée en élections, et avait un tribunal dit bureau des finances. (Dictionnaire Littré)

La livre tournois : ancienne monnaie de compte française valant 240 deniers ou 20 sous, frappée originellement à Tours et qui fut utilisée en France sous l'Ancien Régime. Elle remplace progressivement la livre parisis à partir du XIIIe siècle mais ne devient l'unique monnaie de compte qu'en 1667. Elle disparaît au moment de la création du franc français en 1795.

 

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La soie à Vouvray...

Au XIVe siècle, Vouvray devait compter moins de 150 feux, soit environ 600 habitants environ; mais la fabrication des étoffes de soie, établie en 1470 par Louis XI en Touraine, provoqua rapidement une extension considérable de la population, au point qu'on peut estimer, pour Vouvray seulement, la population à près de 1 000 habitants. Cette augmentation est due à l'installation de nombreux ouvriers activant des métiers répartis dans toutes les paroisses environnant Tours, pendant le cours des XVIe et XVIIe siècles. (Tableau de la province de Touraine)

La preuve nous en est fournie par les différences constatées par les rapports des intendants de Touraine qui signalent la présence, à Tours et à plusieurs lieues à la ronde, de 20 000 ouvriers en soie mettant en oeuvre 8 000 métiers, 700 moulins et 40 000 dévideurs.

Mais, la révocation de l'Edit de Nantes survint en 1685 et, dès l'année suivante, le chiffre des métiers en oeuvre tombe de 8 000 à 1 600, ce qui ramène vraisemblablement le nombre des feux au-dessous de ce qu'il était au XVe siècle.

Le succès et l'importance, au XVIe siècle, des fabriques de soieries de Tours provoqua, dans la banlieue et même dans une bonne partie de la province, l'éducation des vers à soie et, par la suite, la culture du mûrier blanc. Dans sa relation de 1546, l'ambassadeur vénitien Marino Cavalli nous affirme que les Tourangeaux "ont commencé à planter des mûriers, à élever des vers à soie, et à en tirer parti autant que le climat le permet". On sait aussi que la famille Babou avait déjà multiplié cet arbre à Montlouis et que c'est au château de la Bourdaisière, résidence de ces puissants seigneurs, que Diane de Poitiers envoyer chercher 150 pieds de mûriers blancs pour fonder sa magnanerie de Chenonceaux. (La vigne, les Jardins et les Vers à soie de Chenonceaux au XVIe siècle, par M. l'abbé Chevalier (Annales de la Société d'Agriculture de Tours, 1860)).

Morus alba L.

Planche de Morus alba L.

En 1607, Henri IV fit cultiver le mûrier dans les dépendances du Plessis-les-Tours, et c'est sans doute à ce moment que cet arbre pénétra sur le territoire de Vouvray et occupa une place dans la culture de son sol.

Le Tableau de la province de Touraine nous signale en 1762 l'état florissant de cette culture et nous fait savoir qu'elle était fort développée dans la paroisse de Vouvray, dans les terres de la vallée et des parties basses des plateaux.

Mais l'époque de la Révolution arrive et voici ce que nous lisons dans les archives de la mairie :

"Il a été détruit beaucoup de mûriers pendant la Révolution, on n'a replanté que cette année (1808) et généralement la plantation n'a pas réussi; il existe à présent 3 à 4 000 mûriers, de diverses grosseurs, qui peuvent suffire pour 10 onces (30 grammes 59) de graines; environ 15 à 20 particuliers se livrent à l'éducation des vers à soie. Ils achètent plus de la moitié des feuilles hors de la commune. Une once produit de 6 à 8 livres (2,934 kg à 3,912 kg de soie). Les bénéfices de l'éducation des vers à soie sont beaucoup moindres depuis la Révolution qu'ils ne l'étaient avant, la main-d'oeuvre a doublé et l'ouvrière qui coûtait 8 sols en coûte 16; un mûrier fort n'était vendu que 30 sols, et il se vend 3 livres; le prix de la soie est cependant le même, excepté pour la soie blanche qui a obtenu 1 ou 2 francs d'augmentation."

Cette situation alla toujours en s'aggravant, la culture du mûrier diminuant et les frais d'élevage augmentant, les éducateurs de vers à soie virent leurs bénéfices se réduire dans de telles proportions que le découragement s'empara d'eux et ils abandonnèrent progressivement cette industrie. Un dernier coup terrible fut porté à la sériciculture tourangelle par la maladie des vers à soie, sorte de cryptogame parasite, qui s'installa dans les magnaneries vers 1850, d'une façon victorieuse. Peu d'années après 1860, l'industrie de la soie était détruite et nous n'en trouvons plus de traces appréciables depuis cette époque.

Source : Monographie de la commune de Vouvray et de son vignoble, Auguste Chauvigné, Tours, 1909